top of page
Rechercher

Vivre dans la poussière du monde


Alors j'aimerais revenir ce matin sur une expression que Wanshi a utilisé, qui est « la poussière du monde ». Il dit : « La poussière du monde ne se dépose plus sur le moine à la robe rapiécée » ou « la poussière du monde ne s'accroche plus » ou bien « on secoue la poussière du monde... » et une personne m'a fait remarquer que cette expression pouvait être mal comprise.


Est-ce que ça voudrait dire que le monde extérieur est mauvais, plein de poussière, donc de salissures, et que nous devons nous mettre à l'écart pour ne plus recevoir la poussière ? Alors ça, c'est une interprétation qui est complètement fausse !

On le voit d'abord dans Wanshi, parce qu'il dit « nous retournons... », il insiste là-dessus toujours, « nous retournons à la place du marché ». Nous sommes dans le monde, nous restons dans le monde, et nous nous partageons dans le monde.


Comment comprendre cette poussière du monde, je voudrais l’expliquer avec deux histoires.La première histoire, on la trouve dans le Vimalakirti Soutra. Il y a Shariputra d’abord ; Shariputra, c'est un disciple du Bouddha, qui a toujours le mauvais rôle dans les sutras du Mahayana (ce que je trouve un peu regrettable) , il est présenté comme très rigide, il ne comprend pas le Mahayana, il est « attaché », vraiment attaché à des interdits, à des règles etc.

En face de lui, une fillette, une fillette toute proche de l'Eveil. Lui ne croit pas que ce soit possible, l’Eveil dans un corps féminin, il discute, et cette fillette, par malice ou pour s'amuser, on ne sait pas exactement, fait pleuvoir sur Sharipoutra et les autres bodhisattvas qui l’entourent, une pluie de fleurs et de guirlandes de fleurs. Sur les autres disciples, les autres bodhisattvas qui sont là, les fleurs glissent tout simplement. Mais sur Sharipoutra, les fleurs s'accrochent. Pourquoi ? Parce qu'il est horrifié par cette pluie de fleurs ! Il essaie de les arracher de lui, parce qu'il dit « Non », non, ce n'est pas bien, un moine ne doit pas porter de fleurs, ni de décorations, et plus il est contre ce qui lui arrive, plus il essaie de les arracher et plus les fleurs s'accrochent à lui !


On peut imaginer le contraire : si c'est un bodhisattva pas tout à fait bodhisattva, qui est un peu plein de lui-même et qu’il y a une pluie de fleurs, alors les fleurs resteraient sur les autres bodhisattvas et glisseraient sur lui, qui voudrait les rattraper parce qu'il estimerait qu'il doit avoir ces fleurs !


Parce que la question, ce n'est pas la pluie de fleurs, enfin on n'a pas toujours des pluies de fleurs, on a des pluies d'embêtements parfois.

La question n’est pas là, la question est : ce qui nous tombe dessus, plaisant ou déplaisant, allons-nous essayer de nous y accrocher, allons-nous essayer de le repousser ?

Parce que le problème est là, pas dans le monde extérieur ; le problème est dans la façon dont nous répondons au monde extérieur. Plus Shariputra essaie de se « libérer » des fleurs, plus elles collent à lui...Où est le problème ? Dans les fleurs ou dans sa réaction?


Par exemple, si je suis en colère à cause de « la poussière du monde » selon moi, parce que le chauffage ne marche plus ou parce que telle personne a dit ou fait telle chose, en fait je suis en colère parce que, à l'intérieur de moi, il y a déjà cette colère qui brûle comme un feu- parfois un petit peu couvert, parfois avec des grandes flammes- mais il y a ce feu qui fait que le monde extérieur, la poussière du monde extérieur, sert de combustible et que je vais m'enflammer dans la colère.

Donc le problème n'est pas le monde extérieur qui va faire descendre sur nous parfois une pluie de fleurs, parfois une pluie d'embêtements !

Le problème est dans la façon dont je vais m'accrocher à ce qui se passe, c'est la première chose.


La deuxième, c'est la façon dont je vais m'accrocher à ce qui s'est passé. Maître Dogen utilise une autre expression, il dit « déposer ses sandales à l'entrée du temple ». Et alors c'est intéressant : quand vous arrivez au temple, vous allez déposer vos chaussures, effectivement avec la poussière au sens le plus concret du monde, et puis vous allez changer de vêtements aussi, mettre un vêtement de temple.

Cela aussi, c’est déposer la poussière du monde parce qu’ainsi on laisse derrière soi tout ce qu'on transporte d'habitude, on sait que les vêtements, c'est aussi une façon de montrer quelque chose de soi, ou bien de garder un peu de son « soi » habituel, eh bien voilà on va laisser derrière soi pour quelques jours, cette poussière du monde, cette poussière de soi.


Mais on peut la transporter aussi. L'exemple, c'est une histoire très connue : deux moines qui marchent dans la forêt, ils arrivent au bord d'une rivière, la rivière est en crue et il y a une jeune femme au bord de la rivière qui veut traverser. Elle veut aller voir son père malade de l'autre côté de la rivière mais elle ne peut pas traverser, le courant est trop fort.

Alors un des moines la prend dans ses bras, traverse la rivière, la pose à l'arrivée, et les deux moines et la jeune femme repartent chacun de leur côté.

Au bout d'une heure de marche dans la forêt, le second moine se tourne vers le premier et lui dit : «  Quand même, ce n'est pas bien. » Et le premier lui demande ce qui n’est pas bien. Et il lui répond : « Ce n'est pas bien, nous n’avons pas le droit d'approcher une femme, encore moins de la porter pour traverser la rivière. » Et le premier lui dit : « Mais moi, je l'ai porté seulement le temps de traverser la rivière. Mais toi, tu continues à la porter... »


Voilà, c'est ce qu'on fait avec la poussière du monde, nous transportons avec nous nos idées bien arrêtées, nos réactions, nos « c'est bien- pas bien », etc

La poussière du monde reste accrochée à nous.


Ce qui ne veut pas dire que donc on va ignorer le monde, pas du tout. Encore une fois, Wanshi et tous les maîtres nous disent toujours : » Retourner sur la place du marché » là où il y a les autres, les cris, les problèmes, les rires...Toute la poussière ! Mais nous allons trouver comment répondre au monde sans s'accrocher, sans repousser, sans transporter cette poussière partout.


Nous allons garder notre esprit, nous dit Wanshi aussi, lumineux qu'une rivière d'étoiles, et aussi paisible qu'un étang en fin d'automne.


Voilà, c'est notre pratique, c’est ce que nous faisons à travers notre vie, cette vie qui va se vivre toujours dans la poussière du monde.


 
 
 

Commentaires


bottom of page