LA SOURCE VIVE DE L’ÉTHIQUE ZEN

 

 Une opinion en entraîne une autre. Exprimez-en une et vous en recevrez deux en retour. Ceci peut se vérifier à propos de la plus anodine des affirmations. Si vous aimez les pêches, d’autres se sentiront obligés de préférer les oranges. Je le fais suffisamment moi-même pour me demander d’où me vient cette attirance que j’éprouve pour les opinions. Et je soupçonne qu’avoir une opinion est un moyen de baliser un territoire mental rassurant auquel je peux m’identifier. Qui suis-je si je n’ai pas d’opinion ?

 

Je me suis déjà surpris, alors que quelqu’un exprimait un avis, à prendre position avant même que cette personne ait fini d’exposer son point de vue. C’est là une sorte de réaction contagieuse qui s’observe tout particulièrement lorsqu’il s’agit de juger si quelque chose est moralement bien ou mal. Tout jugement concernant le bien et le mal est une incitation quasi irrésistible à choisir son camp.

 

Les maîtres Zen du passé mettaient précisément en garde contre cette propension à s’attacher aux notions de bien et de mal. Non que ces maîtres fussent indifférents aux questions éthiques, mais pour eux, la conduite éthique ne s’arrêtait pas au respect du simple prescrit moral. Pour ces maîtres, la source du comportement éthique se situe dans la manière dont les choses sont [à un moment donné], elles-mêmes circonstance : la réalité immédiate, non retouchée, révèle ce qu’il convient de faire.

 

Je suis sûr que vous comprenez à quel point ceci diffère d’une éthique traditionnelle, y compris de l’éthique bouddhique la plus traditionnelle. La première fois que j’entendis cet enseignement Zen, je fus tout simplement incapable de le comprendre. Dans le milieu paysan dont je suis issu, on était censé connaître le bien du mal. Le mal et le bien que l’on était censé connaître avaient un caractère immuable. Nous devions pouvoir réciter par cœur les chapitres et versets appropriés en fonction des circonstances. Ceux qui ne pouvaient le faire étaient décriés comme « ne connaissant pas le bien du mal ». C’est ainsi que fonctionne la morale traditionnelle : le comportement est déterminé par des principes établis. Or cette approche a ses limites parce que tout principe moral établi a un caractère général, tandis que les situations sont spécifiques.

 

Les préceptes tels que « ne pas tuer », « ne pas voler » ou « ne pas mentir » s’appliquent à différentes catégories de comportements humains. Dans la mesure où un fait concret n’est pas une catégorie, les préceptes ne sont pas à considérer comme des impératifs comportementaux mais plutôt comme des outils d’investigation.

 

Daishin Morgan, de l’Ordre des bouddhistes contemplatifs (École Sôtô), enseignait que « le but des préceptes est de nous guider par-delà la lettre, au sens juridique, à l’esprit qui la sous-tend ».

David L. McMahan, The making of Buddhist modernism