Nos murs se fissurent
- Joshin Sensei

- 27 juin
- 4 min de lecture

La semaine dernière nous avons entendu Suzuki Roshi nous expliquer que pendant zazen, nous sommes comme une porte battante, ouvrant cette séparation qui nous semble si solide entre extérieur et intérieur ( enfin ce que nous appelons ainsi quand justement nous sommes dans la séparation). Et pourtant dès que nous nous levons, nous essayons de nous cramponner à ce « moi » bien séparé, que nous voulons bien stable, et nous savons que ça ne marche pas...il s’effrite à chaque instant, se transforme, se perd ..
Je ne m’étais jamais imaginée en château de sable, mais je comprends bien, pour l’avoir déjà vécu, que je suis un édifice fragile… mais Mary Oliver, l’autrice du texte d’aujourd’hui nous dit :« Malgré nos efforts constants pour structurer ce que nous pensons être, d'une manière ou d'une autre, le dessous s'effondre toujours dans l'expérience infinie…. »
Regardez la façon dont nous nous débattons dans notre vie pour construire notre moi, pour construire, que ce soit vis-à-vis de nous-mêmes ou pour les autres, l'image que nous désirons avoir de nous, pour remplir des creux ou des absences qui seront toujours là, qui sont partie de la vie humaine et, comme nous dit, Mary Oliver, pour essayer de rendre solide ce qui est en perpétuel changement.
J'aime bien le texte de cette femme pratiquante et poète, parce qu'elle a le don de mettre le doigt sur nos incompréhensions, sur la façon dont nous ramons en contre-courant. Il est écrit d'une façon plutôt lyrique que j'aime beaucoup ; elle dit que nous travaillons très dur et ça c'est vrai, on peut bien se rendre compte à quel point nous travaillons très dur, pour rendre solide ce qui en fait est de l'ordre de l’insubstantiel, du changement, au lieu d'être ce que nous pouvons être, ce que tous les maîtres nous répètent depuis Wanshi jusqu'à Katagiri Roshi.
Elle dit que ce travail perpétuel que nous faisons pour remonter des murailles qui ne peuvent que s'écrouler, eh bien, ça nous rend petit et contracté. Moi, ça m'a frappée quand j'ai lu ça parce que je me dis, mais oui, on essaie sans cesse de définir un moi qui ne peut être que petit par rapport à ce que nous sommes vraiment et qui nous rend contracté parce que nous avons voyons bien que, dit-elle, que les murs que nous construisons sont toujours fissurés.
Elle appelle ça la «forteresse d'identité », et cette forteresse, eh bien, elle est un peu comme un château de sable quand la mer monte, elle s'effrite et puis finalement elle s'écroule : nous sommes désolés que notre moi s’écroule et nous essayons de le remonter le plus vite possible.
Elle remarque que nous espérons toujours que ce à quoi nous nous accrochons, cette image que nous voulons envoyer ou ce que nous voulons garder de nous, eh bien nous espérons toujours que ça va nous apporter la liberté, mais en fait la liberté est déjà là si nous nous détendons simplement et lâchons prise.
C’est pour ça que je suis si reconnaissante qu’elle me le rappelle, et je vais lire son texte.
« Expérience infinie
Nous pointons du doigt et essayons de rendre solide ce qui est déjà dans l'océan de notre être en perpétuel changement. Nous travaillons si dur pour construire l'absolument insubstantiel en une forteresse d'une identité qui, en fin de compte, ne sert qu'à nous retenir et à nous garder petits et contractés.
Notre caractère miraculeux ne réside pas dans cette forteresse d'identité, mais dans les multitudes indicibles qui s'écoulent à l'intérieur et autour et en dessous et au-dessus et à travers les murs toujours fissurés ( de notre moi). Malgré nos efforts constants pour structurer ce que nous pensons être, d'une manière ou d'une autre, le dessous s'effondre toujours dans l'expérience infinie. Nous sommes l'univers qui inspire et expire, se cachant dans l'embarras, riant avec jubilation, s'accrochant à ceci ou à cela dont nous pensons qu'il nous apportera finalement la liberté.
Mais la liberté est déjà là si nous nous détendons simplement et lâchons prise. Il n'y a rien à repousser ou à attirer. Rien à rejeter.
Et ce qui reste, c'est le foutu univers tout entier. Dans chaque respiration, battement de coeur, pensée. Même lorsque j'écris ces mots, ils s'avèrent totalement insuffisants et pourtant j'essaie. J'essaie de montrer une pauvre lithographie de la profondeur. C'est le mieux que je puisse faire.
Je me sens si reconnaissante, si incroyablement reconnaissante. Pour la négligence, la douleur et la perte, je suis reconnaissante. Pour l'amour incapacitant, je suis reconnaissante. Pour le voyage, et quel voyage ! je suis si reconnaissante. » Mary Oliver
C’est fort, non ? Être reconnaissante pour la négligence la douleur la perte, et de ce fantastique voyage, qu’on essaye de faire enfermé dans une forteresse de sable, alors que là juste là, c’est la liberté...Et quand tout ce château de sable s’est écroulé… M° Dogen : « A l’intérieur de la joie du Dharma, on rencontre tout naturellement l’immensité ! »




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