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  • Joshin Sensei

Moi, moi, moi, je suis...

Je cherchais un sujet un petit peu rafraîchissant pour aujourd'hui et en fait je crois que le plus rafraîchissant, c'est quand on commence à se libérer soi-même de soi-même; à faire un peu d'espace à l'intérieur et ça, cet espace-là, si je puis dire, il apporte beaucoup de fraîcheur !

Donc j’appellerai cela “Ne pas s'approprier soi-même” parce que j'ai entendu plusieurs choses dans ces dernières semaines qui m'ont semblé des fardeaux que les personnes se mettaient sur le dos, et qu’il n’était pas du tout nécessaire de porter.


Quelqu'un m'a dit récemment au téléphone: “Moi, j'ai du mal à pardonner...” Alors ça m'a un peu étonnée comme formulation parce que je me suis dit, oui bien sûr pardonner, c'est difficile. Je pense même, évidemment tout dépend du degré, mais enfin fondamentalement, on a tous du mal à pardonner ! Et si pardonner, c'était facile, ça se saurait et les relations entre les gens seraient bien différentes. Ce qui m'a étonnée, c'est ce “ Moi je” comme si, comment dire, comme si d'une façon plus ou moins subtile, cette personne se mettait un petit peu à l'écart des autres et qu'elle se trouvait un trait de caractère un petit peu spécial, même s'il était négatif ; c'était quelque chose qui la caractérisait elle. Alors que je pense qu’avoir du mal à pardonner c'est quelque chose qui caractérise tout le monde et donc par le fait ne caractérise personne. Et je me suis demandé pourquoi, même sur quelque chose qui n'est pas flatteur, poser ce “ Moi je”.


Ca m'a rappelé une autre chose qui va dans le même sens quelqu'un m’a dit : “Moi je suis un Breton têtu!” Excusez-moi les Bretons ! mais quelqu'un m'a dit ça et je me suis dit que, en reliant “têtu” et “moi”, en fait, il s'enferme lui-même ; iI s'interdit de changer, même à son détriment : on revient sur “souple”. Bien sûr on est tous têtus, on pense tous qu'on a raison mais bien sûr aussi qu’il faut rester souple parce que oui, il faut pouvoir changer d'avis, changer de perspective etc; et là en disant “Moi je” il s'enfermait lui-même dans son entêtement, il s'interdisait lui-même de pouvoir sortir d'une situation difficile qui demandait de changer. Il en était incapable, parce que changer aurait demander de toucher à ce qu'il considérait profondément “moi”.


Et la dernière chose : il y a quelque temps quelqu'un m'a dit : “ Moi je suis une personne horrible ; j'ai fait des choses horribles et alors ça me bloque. Je ne peux pas pratiquer, je ne peux pas aller sur un Chemin spirituel, parce que moi je suis quelqu'un d'horrible.”

Alors, bien sûr, ça m'a touchée, ça m'a fait de la peine d'entendre quelqu'un dire ça. Parce que en mettant sur le même niveau “je suis quelqu'un d'horrible” et “j'ai fait ou dit des choses horribles” on s'est « caractérisé », on s'est enfermé en fait dans une définition de soi et on a fermé la sortie qui pourrait aller vers un endroit justement il y aurait plus d'espace, et où on pourrait changer, non pas le passé mais le présent et le futur.

Donc ces trois choses m'ont fait réfléchir et je me suis demandé, qu'est-ce qu'on fait pour se libérer ? Parce que pour moi là, c'est un enfermement, comme aller volontairement dans une petite pièce et s'enfermer soi-même à double tour et après bien sûr on est dans l’obscurité et c’est une souffrance.

Et ça c'est l'appropriation ; voilà ça c'est un terme qu'on va retrouver souvent qu'on va retrouver dans les enseignements du Bouddha “s'approprier “ càd construire un soi, un moi, qui nous permet de vivre, et agir, c’est indispensable mais s’approprier ce moi, c’est devenir de plus en plus comme de la pierre, lourd, et nous rendre incapable de bouger.

Et c’est très quotidien et ça marche dans les deux sens: on est content de nous, on a fait qqc de réussi, une jolie photo, un joli tricot, on a construit un beau pont, enfin voilà on regarde la chose et puis on se dit : waouh c'est vraiment bien !

Est-ce que là aussi c’est un problème?

Je reviens sur ce fameux mot dans zen “Mushotoku” qu’on traduit par “sans esprit de retour, sans rien attendre en retour”. Si on regarde le mot, ça veut dire sans recevoir d'intérêts comme des intérêts financiers; par exemple vous prêtez 10€ puis vous voulez en recevoir 12 en retour, donc vous voulez recevoir quelque chose de plus que ce que vous avez donné.


C’'est là le problème parce qu’il me semble qu’un certain contentement en face de quelque chose qu'on a fait, ça va ! Mais ça va du moment qu'on le lâche aussitôt ; ça va du moment où justement on ne referme pas les mains pour se l'approprier. Et si en même temps on se rappelle que cette réalisation, on ne l'a pas fait seul ; on a pu le faire parce qu'il y a eu avant nous d'innombrables personnes qui ont guidé notre technique, ou notre œil.


Donc, le sentiment sur le moment de contentement ou de plaisir à regarder ce qu'on en fait ne me semble pas un problème, encore une fois à condition qu'il soit lâché tout de suite, parce que bien sûr si on se précipite partout en disant, moi je suis la personne la plus généreuse, la plus merveilleuse etc, bon, on voit bien qu'on a un problème.

Curieusement, je pense qu’on hésiterait à s’exclamer comme ça, avec des choses positives, mais si je reprends l'histoire des trois personnes, on ne voit pas forcément qu'on a un problème quand on s'approprie quelque chose de négatif. Comme si le négatif était une évidence et qu'on est plus prêt à l'accepter pour soi-même. Et à s’enfermer dedans.


Je crois que ce qui est fondamental, c'est de poser les choses. Vous voyez mettre un petit peu de distance entre notre perception “ Moi je “ et la chose perçue ( impossibilité à pardonner, entêtement, paroles blessantes, etc)

Poser les choses un petit peu comme on poserait quelque chose sur une table, ce n'est pas du tout, du tout, mettre sous le tapis et se dire “”Tant pis” ou “ voilà c'est pas grave”... Je ne parle pas du tout de ça, je parle d'un peu de distance, quelque chose qui nous permette de regarder et ne pas se bloquer.

Regarder c'est important ; regarder nos sentiments, regarder ce qu'on est en train d'éprouver, c’est sati, l’attention, et pour ça il faut mettre un petit peu de distance pour regarder quelque chose, et ça, ça nous permet aussi de voir la racine de ces choses en partant des Quatre Nobles Vérités, en partant des Trois Poisons.

Mais ce n'est pas non plus tout chercher à analyser mais c'est simplement arrêter de s'approprier.


Dans les Enseignements, le remords fait partie des Cinq Obstacles à la Méditation. Thich Nhat Hanh explique que de là, on peut aller dans les deux sens. Il écrit : "Dans la psychologie bouddhiste, le remords ou le regret (Skt : kaukritya) est une fonction de l'esprit qui peut être soit bénéfique, soit dommageable."

Il peut nous aider à prendre conscience de nos comportements et des dommages qu’ils entraînent, et nous décider à changer ; ou bien comme cette personne on peut buter dessus et ne plus pouvoir bouger.

C’est pourquoi il faut poser et regarder effectivement, pas se cacher à soi-même, les choses regrettables, blessantes, négatives etc que nous avons faites ; ou bien ce que nous considérons comme « moi ».


Mais à partir du moment où vous vous refermez, vous dites “ça c'est moi” vous ne pouvez plus bouger. C'est la différence entre” moi je suis “et “j'ai fait” ou “j'ai dit”.

Non pas construire une vision de nous-même mais regarder nos actions, et c'est complètement différent. Parfois il y a des actions dont on peut changer les conséquences et parfois non.

Mais dans tous les cas, je vais continuer à pouvoir m'asseoir patiemment avec moi-même, et en même temps pas tout à fait avec moi-même parce que je vais garder cette distance de façon à pouvoir être libre de moi-même et à rester souple dans ce que je considère « moi » .

Donc je reprends quand même: je ne parle pas de se moquer de ce qu'on a fait, je ne parle pas d'indifférence aux conséquences de ce qu'on fait, je ne parle pas d’être accroché à ce qu’on pense être, mais laisser la place au changement; ce changement va se faire justement à travers notre pratique - Si nous avons déjà posé ce que nous sommes, alors la pratique, le Dharma ne peut pas passer à travers nous; nous avons construit un mur

en quelque sorte et nous n'allons plus bouger, plus changer.

Simone Weil, la philosophe, disait: laisser la grâce faire un espace en nous : “La grâce comble- mais elle ne peut entrer que là où il y a un vide pour la recevoir- et c’est elle qui fait ce vide. Accepter un vide en soi-même cela est surnaturel. ..”

Pour nous ce qui nous comble, c’est le Dharma, mais le Dharma ne peut entrer que là où il y a l’espace pour le recevoir- et c’est lui qui fait cet espace…


Un koan.. et pourtant nous le comprenons parfaitement, de coeur à coeur...


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