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  • Photo du rédacteurJoshin Sensei

La mue du serpent

Donc aujourd'hui, on va voir le dialogue le plus célèbre dans l'école Soto zen entre maître Dogen et son maître en Chine, M° Nyojo 

Bref rappel du contexte. Maître Dogen, jeune moine, insatisfait des Maîtres qu'il avait rencontrés au Japon par pour la Chine. Il est encore un peu insatisfait de ce qu’il voit en Chine. Il visite plusieurs temples et à la fin, il arrive au temple de M° Nyojo. Et là, il trouve ce qu'il cherchait, c'est-à-dire une pratique très intense, très sérieuse basée sur zazen, beaucoup d'heures de zazen chaque jour et il se produit une véritable rencontre avec le Maître.

Et il se passe un soir l'histoire suivante.  Pendant zazen, dans la salle de méditation, le voisin de maître Dogen s'endort. À ce moment-là, le maître prend son bâton d'éveil, le.kyosaku, en frappe le voisin en lui disant, alors c'est un petit peu compliqué parce qu'il y a tout un jeu de mots, mais en bref, ça revient à « Vous n'êtes pas là pour dormir, vous êtes là pour la méditation assise, rejeter corps-et esprit ! » 

Entendant ces mots et peut-être le bruit du kyosaku, Maître Dogen a un grand Eveil et, à la fin de la du zazen, il demande à être reçu dans le bureau de son maître, il offre l’encens, il fait les prosternations et il lui dit cette phrase qu'on a vue déjà la semaine dernière. « Shin jin datsu raku. »  




« Shin jin datsu raku. »

Pourquoi passer du temps sur cette phrase et la tourner dans tous les sens ? D’abord, c’est au plus près de ce qu’on peut répondre quand qqn demande «  Qu’est-ce que c’est zazen .. ? » on voit que la réponse n’est pas facile et que le mieux est de dire : « Fais-le, assieds-toi » ! Mais aussi parce que cette phrase, on va le voir au fur et à mesure, déborde largement de zazen, et résume en quatre mots notre vie à l’intersection du faire et du non-faire, du quotidien et de l’absolu.


Shin Jin, c'est donc corps-esprit : « corps-esprit » comme un, c'est à dire en fait ce qu'on appelle « moi » à la fois le physique, le corps et tout ce qui est esprit : pensées, raisonnements, émotions, etc.  

Et ensuite, on a donc 2 verbes:


« Datsu », du faire, et plus précisément une action qui va s'achever. C’est du décider, du vouloir, ça peut être pratiquer la méditation en voulant faire le silence complet dans son esprit, pour se débarrasser de sa souffrance, de ses mauvais souvenirs, de ses mauvais côtés, et cetera. Et bien sûr, trop de vouloir, ça devient un obstacle puisque ça nous « coince » en quelque sorte dans ce corps -esprit. 

Et plus on est coincé là et plus on va avoir peur de laisser partir justement ce corps-esprit. 


Et « raku » Harada Roshi dit plusieurs fois : “Naturellement”. Raku, c'est quelque chose qui nous quitte , ce n'est pas nous qui lâchons ce quelque chose parce que là, on serait encore dans du faire, mais c'est quelque chose qui nous quitte.  

Par exemple,  j'ai 2 images, la première, c'est la feuille qui tombe en automne, d'un coup, la feuille doucement tourbillonne vers la terre, quitte l'arbre. Et la 2e image, c'est l'image d'une lampe, lampe ancienne, lampe à huile, qui, lorsque toute l'huile est consumée, s'éteint.


Donc il y a quelque chose de sans effort, sans faire, plutôt laisser faire.

C'est pourquoi j'en parlais la semaine dernière en reprenant le terme le terme chrétien de « grâce », c’est-à-dire quelque chose qui se fait en dehors de notre vouloir. Comme cette phrase de la philosophe Simone Weil qui dit en substance Il faut avoir une place en nous pour que la grâce puisse pénétrer, mais c'est la grâce elle-même qui fait cette place. Quel paradoxe !

Parce que qu’est-ce qui permet l’Eveil ? Est-ce que c’est une résolution personnelle, Datsu  ? ou bien est-ce que c’est déjà le pouvoir de l'Eveil qui permet l’Eveil, Raku ?


Voilà, c'est le premier paradoxe de cette histoire qui est pleine de paradoxes. On y revient. 

En mettant corps-esprit en premier, Maître Dogen donne l'impression qu’ il y a encore du vouloir. Il met l’accent sur Datsu : « J’ai abandonné mon corps et mon esprit » , mais c’est impossible ! Ni le corps, ni l’esprit ne peuvent s’abandonner eux mêmes : on dit l’oeil ne peut se voir lui même...   M° Nyojo approuve mais répond : «  Non, ce doit être : datsu raku shin jin, corps et esprit ont été abandonnés naturellement. » Il retourne la phrase, il met les verbes en premier : «  datsu raku shin jin : : «  Abandonnés naturellement sont le corps et l’esprit. »ou «  M° Nyojo répond «  Abandonner en abandonnant... »


En japonais moderne- avec bien sûr plein de différences//au japonais du 13ème s. « datsuraku » signifie perdre, se débarrasser et aussi muer* – comme la mue du serpent zazen comme une mue du corps et de l’esprit ; l'abandon spirituel et la dissolution d'une chose rigide et sans vie – càd le soi, ou l'ego qui nous maintient dans le samsara, déposer un poids, se libérer en laissant partir une chose trop lourde ( Valise ! Sac à dos!) mais ! dans un processus naturel de repousse, la nouvelle peau du serpent, qui, elle non plus, n’est pas définitive...Rien d’achevé, rien de définitif, l’Eveil se produit instant après instant...

Pour l’être humain, abandonner, renoncer, se débarrasser de sa peau, ( tout cela Datsu,« faire ») Raku serait laisser apparaitre une couche du dessous régénérée : la figure originelle, le véritable Soi qui apparaît quand la surface rigide du moi s’est dissoute...

Une mue spirituelle, mais qui avec « datsu » la première partie demande une résolution, un effort, mais, nouveau paradoxe  : « On ne peut pas, dit le Chan, chercher le Dharma hors de soi, mais on ne peut pas le chercher à l’intérieur de soi non plus… » La clé c’est « chercher », la solution... « chercher sans chercher » Tout s’éclaire !


Donc, pourquoi passer du temps sur cette phrase ? Parce que ce n’est pas seulement zazen, mais notre vie entière que se déroule à l’intérieur de datsu raku. entre activité et lâcher- non ! laisser partir ! - entre mue et peau nouvelle si je peux dire :

Parce que, comme le dit Harada Roshi, dès le début corps et esprit n’ont pas de substance propre, c’est à dire que je ne peux les détacher du reste du monde, il n’y a pas de « moi » indépendant, tout existe en inter-dépendance.


Mon corps et mon esprit, comme dirait TNH sont formés de tout ce qui est non-corps et non-esprit : ils sont sans début sans fin, « naturellement » abandonnés.


Mais aussi, l’autre côté, parce qu’il y a corps et esprit, moi, dans le présent, et une réponse à donner à chaque instant, à chaque « chose », « dharma », qui se présente devant moi : je dois retourner « sur la place du marché », car il n’y a pas d’Eveil sans pratique, nous répète M° Dogen, « pratique et Eveil sont un ».

Alors Shin jin datsu raku :corps et esprit fonctionnent en totalité au plus intime, dans le Soi véritable avec tout l’Univers, dit Kodo Sawaki Roshi.


«  De tout coeur », une autre façon de le dire… faire l’activité et disparaître dans l’activité ; vivre cet instant et disparaître dans l’instant : ouverture totale à ce qui est ; transparence totale de la sagesse et de la compassion.

Sans fin…. Rien n’est jamais « possédé », l’Illumination se rejoue à chaque instant.


* Une grande partie des explications de cette expression ( que j’ai beaucoup, beaucoup résumées) vient d’un texte éclairant et très complet de Steve Heine( en anglais) https://journals.ub.uni-heidelberg.de/index.php/jiabs/article/viewFile/8675/2582





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