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La lune, notre lumière!

26 sept.
5 min de lecture

Le voleur l'a laissée derrière lui :

- la lune

à ma fenêtre.

Ryokan :  il ne possédait rien d'autre que sa robe et son bol, et l’encre pour ses poèmes. Un soir, un voleur s’introduit dans sa petite cabane. Et Ryokan insiste pour que le voleur reparte avec tout ce qu'il a. Au matin, ses élèves le trouvèrent assis, nu et satisfait, dans sa cabane vide. Et ensuite il a écrit :

Le voleur l'a laissée derrière lui :

- la lune

à ma fenêtre.

Ah ! Mais s’il reste la lune, qu’importe les voleurs !


Parce que la lune, en Chine comme au Japon, dans la culture populaire comme dans le bouddhisme Ch’an ou Zen, c’est beaucoup plus qu’un astre ; d’abord parce qu’elle change de forme, qu’elle bouge dans le ciel : ainsi c’est le reflet de notre errance, de forme en forme, dans la Roue du samsara.

Et tous les mois pendant un court moment elle est ronde ; il faut savoir que le cercle c’est la perfection, comme le Enso, le cercle de la pratique sans début, sans fin. Cette perfection est notre nature véritable, parfaite, l’Eveil, la Nature de Bouddha, la Vacuité, et comme telle, elle est aussi les 10.000 formes, les myriades de formes et de phénomènes.

Elle brille sur chaque chose d’une lumière blanche et douce « ni obscurité ni clarté. » dit Ryokan,  :

« Un disque brillant flotte dans l'infini du ciel;

ni obscurité, ni clarté -

tout semble s'emplir de sa présence. »

Pas une présence imposante, terrible, plutôt irradiante, à la fois pure, présente et évanescente : cette brillance, c’est la lumière de Bouddha qui irradie dans le monde * . « Tout semble s’emplir de sa présence » : tout comme l’Eveil emplit chaque chose, chaque personne, tout reflète la la lumière de la lune, même la plus petite goutte d’eau.


A travers la forme changeante et la lumière pâle de la lune, c’est la Nature de Bouddha que nous rencontrons, notre Soi Véritable, « plus proche de nous que notre souffle »  dit le Ch’an.

Image classique : elle se reflète dans l’eau, même dans une seule goutte d’eau, tout comme l’Eveil se reflète en nous – la goutte d’eau n’est pas divisée, toute entière elle reflète la lune. 

(De même lorsque l’Eveil se réalise en moi, je ne suis pas divisée, « moi » ici / Eveil là- je pense qu’également ma vie n’est pas divisée : avant l’Eveil/après l’Eveil. Tout est « entier » à chaque instant.)

Déjà en Chine, M° Doaxin ( 6ème s)  :

« Que l'esprit atteigne son ultime accomplissement et l'homme et la nature ne font plus qu'un.

Le clair de lune et sa propre illumination se fondent en une même lumière.

Qu'il regarde la lune, et celle-ci en retour le regarde.

Il y a interpénétration des deux identités, des deux réalités, lunaire et humaine. »


Il fait écho à un soutra, Konkômyôkyô (Soutra de la Lumière Dorée)

« Le Bouddha Shakyamuni dit :

« Le véritable Corps de Dharma du Bouddha (Dharmakaya)

Est comme l'espace vide.

Répondant aux choses il manifeste sa forme.

C'est comme la lune dans l'eau »


La lune dans l’eau, chaque goutte d’eau qui reflète exactement la lumière. Ce sont les phrases célèbres de M° Dogen dans le Genjokoan, Le koan de la vie quotidienne :


« Lorsqu'une personne atteint la réalisation, c'est comme le reflet de la lune dans l'eau. La lune n'est jamais mouillée, l'eau n'est jamais troublée. Bien que la lune soit une vaste et grande lumière, elle se reflète dans une goutte d'eau. La lune entière, et même le ciel en son entier sont réfléchis dans une goutte de rosée sur un brin d'herbe. »


Dans un autre texte,Tsuki, La lune, il commente ainsi le poème d’un M° du Ch’an ** :


« Le M° du Ch’an dit : «  L'esprit -lune est seul et complet- ( complet d’abord parce que rond, donc parfait, et complet et seul puisque la lumière de la lune n'est pas séparée des objets qu'elle illumine, il n'y a pas d'objet qui soit hors de la lumière de la lune-donc elle est « seule », c’est à dire « tout ».

Si je regarde l’océan sous la lune, chaque gouttelette reflétant la lune, je ne peux pas les séparer, dire ici l’océan, ici la lune : ils sont UN.

De même, je ne peux pas séparer mon « petit moi » de ma véritable nature, la Nature de Bouddha. Puisqu’il n’y a pas de séparation entre la lumière de la lune, ou l’Eveil, la Nature de Bouddha etc, et tous les objets ( dharmas), tout l’univers est « Isshin », un seul cœur. La totalité de la lune contient tout. )

« Sa lumière avale des myriades de formes. La lumière de la lune n'illumine pas les objets, car les objets n'existent pas. ( puisqu’ils sont indissociables de la lumière!)

La lumière et les objets ensemble s'évanouissent.

Qu'est ce que c'est ? »




L’Eveil se reflète en nous à chaque instant, nous reflétons l’Eveil à chaque instant...Être illuminé.e par  l’Illumination du Bouddha, puis à son tour, illuminer l’Illumination du Bouddha et de tous les êtres.. Sans séparation, tout s’évanouit dans la lumière…


« Partie, et un million de choses ne laissent aucune trace-

Flottante, et elle coule à travers les galaxies :

une fontaine de lumière, dans cet esprit même-

Pas une seule chose – et pourtant elle apparaît devant moi :

maintenant je connais la perle qu'est la Nature-de-Bouddha ;

voyez son usage : une sphère parfaite et sans limites. »


Han Shan, Montagne Froide, Chine (8ème s.) https://www.poetry-chaikhana.com/Poets/H/HanshanColdM/index.html



...Ces mots de M° Dogen, la représentation la plus parfaite pour moi de notre vie humaine :


La lune se reposant

au creux d'un cœur tranquille-

les flots se brisent

en lumière

Maître Dogen



En français :  Tsuki La lune : Shobogenzo (tome 6) La vraie Loi, Trésor de l’Oeil. Traduit par Yoko Orimo

Sur le Net :


En anglais « Tsuki The Moon » :

Poèmes et commentaires d’Okumura Roshi sur son site :The Dōgen Institute


Junichiro Tanizaki "Eloge de l'ombre". Nouvelle version "Louange de l'ombre" éd. Picquier





*A partir de l'obscur,

en un chemin plus obscur encore,

il me faut m'engager.

Puisses-tu au loin m'éclairer,

Lune de la crête des montagnes Izumi Shikibu


** La pensée-lune

La pensée-lune, ronde et solitaire -

la lumière absorbe les dix mille phénomènes.

La lumière n'est pas l'illumination des objets

car les objets n'existent pas.

La lumière et les objets ensemble s'évanouissent.

Et puis quoi ?Les dix mille phénomènes issus de la lumière lunaire

ne sont pas les dix mille phénomènes. C'est pour cette raison

que la lumière absorbe les dix mille phénomènes.

Puisque par eux-mêmes ils absorbent totalement la lumière lunaire,

quand la lumière absorbe la lumière,

il est dit que la lumière absorbe les dix mille phénomènes.

Ainsi, ce doit être la lune qui absorbe la lune, la lumière

qui absorbe la lune. C'est pourquoi

on dit que la lumière n'illumine pas les objets

et que les objets n'existent pas.

Banzan Hoshaku( Chine 8ème s.)



 
 
 

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