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  • Joshin Sensei

Alors je t’aide!

Connaissez-vous les « koans » ? Ce sont de drôles de petites histoires que l’on raconte dans le Zen pour nous faire réfléchir à nos partis-pris ou pour nous amener à voir la réalité un peu autrement.C’est souvent provocateur, saugrenu ou paradoxal. Par exemple : « Quel était votre visage avant la naissance de vos parents ? » ou bien « Tout le monde connaît le son de deux mains qui claquent, quel est le son d’une seule main ? »


Ce qui me plaît dans les koans c’est qu’ils peuvent à la fois nous faire sourire et nous faire réfléchir. Celui que je viens de lire se passe en Chine dans une célèbre famille d’artisans, le père, la mère et les deux enfants Pan. Imaginez un matin d’été, il fait beau, les oiseaux chantent dans les arbres, le ciel est sans nuages. Le père et la fille partent au marché pour vendre leurs paniers en osier ; le père trébuche sur le chemin de terre et tombe. Sa fille aussitôt se jette par terre à ses côtés. « Que fais-tu donc ? » grommelle le père. « Je t’ai vu tomber, répond-elle, alors je t’aide ! »


J’ai d’abord relu deux fois ce passage pour être sûre d’avoir compris, puis j’ai éclaté de rire en me représentant la scène : le père faisant un vol plané sur le chemin de terre, ses paniers se dispersant autour de lui, les mains qui s’écorchent en essayant d’amortir la chute, la surprise, les genoux qui brûlent, et puis sa stupeur quand il voit sa fille à son tour étalée sur la terre ! J’ai ri donc, et puis les derniers mots m’ont frappée : « Alors je t’aide ». Bien sûr que ce n’est pas ce que j’attendrais comme aide : elle aurait pu lui tendre la main, s’inquiéter de sa chute, ramasser les paniers… Elle aurait dû même… mais elle n’a rien fait de tout cela, elle n’a rien fait de raisonnable : elle le voit tomber et elle ne reste pas debout. Elle le rejoint. Elle le rejoint parce que, peut-être, c’est de là, de la même position que lui, qu’elle peut mieux comprendre ce qui lui arrive.


Qu’est-ce que ça fait d’être par terre quand tout le monde est debout autour de vous ? Qu’est-ce que ça fait quand on tend la main vers vous, vous qui êtes en bas ? « Alors je t’aide » : comment fais-je moi, pour aider l’autre, la personne qui est « tombée », malade, ou malheureuse, ou incapable de se relever ? Est-ce que ma façon d’aider est toujours la bonne ? Oh, pleine de bonne volonté, du moins le plus souvent, oui, avec le souci d’écouter, le désir de réconforter, mais… Quand je donne des conseils, quand j’explique à quelqu’un ce qu’il peut faire, d’où est-ce que je parle ? Quand je partage, quand je donne, où suis-je ? Là-haut, sur mes deux jambes, surplombant la personne, ou juste à côté d’elle, là où elle est ?


Moi qui ne suis pas « tombée », pas malade, pas malheureuse, pas dans la rue, où vais-je me mettre pour vraiment aider la personne à côté de moi ?

« Alors je t’aide » : on dira que ça ne sert à rien de se laisser tomber, qu’il faut avoir l’esprit pratique : si tout le monde est par terre, on se demande qui va ramasser les paniers, ou mettre la vie en ordre ! Pourtant. Pourtant peut-être qu’il faut commencer là pour que nous nous relevions ensemble, que nous nous aidions mutuellement. Peut-être que je serai la plus maladroite ; peut-être que cela nous fera rire de nous voir tous les deux au même point ? Ou bien finalement c’est l’autre qui m’aidera ? Quel beau risque à prendre ! Passer de celle qui aide à celle qui est aidée…


« Alors je t’aide » : l’inattendu pour comprendre que nous sommes tous ensemble, tous vulnérables, tous debout… c’est le matin, les oiseaux chantent, le ciel est sans nuages, et nous nous sourions.



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