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La vie qui vit

J’ai discuté récemment avec un ami de l’incertitude, et à la suite de notre discussion, il m’a écrit :« L’incertitude, c’est la vie. J'ai beau avoir des convictions, rien n'est sûr. A part... ? » Ma réponse : «  A part être vivant exactement en cet instant. »

Il m’a semblé que c’est de cela que parle Katagiri Roshi dans Retour au Silence : « la vie qui vit ». Qu’est-ce que « la vie qui vit « ? Eh bien, c’est chaque instant : zazen qui vit, l'Eveil qui vit, parler qui vit etc. En fait, toutes nos actions, tous nos moments, sont des instants qui vivent. Mais est-ce que nous le savons ? Et je veux dire savoir au sens fort du terme, comme « complètement digéré » - Katagiri Roshi, ou « jusqu’à la moelle des os » - M° Dogen.

Pour cela, il faut enlever « l'idée », le concept, qui se met au milieu, si je suis en train de faire « l'idée de Zazen », ce n’est pas zazen qui vit. L'idée de l'illumination, et sans doute aussi l’idée de ce qu’est « la vie ».


Il nous dit « Tout bouge très vite, nous vivons un moment après l'autre » donc nous ne pouvons pas les attraper, et si nous essayons même de les qualifier, c’est-à-dire en faire une idée, bien/pas bien, utile/inutile etc, eh bien c’est déjà trop tard.

Et, ajoute-t-il, « la vie, c'est vivre et la mort, c'est mourir » Et c’est tout ! C’est abrupt... Je trouve que c’est cela qui est intéressant avec Katagiri Roshi : c’est simple, c’est simple, et tout à coup on s’aperçoit qu’en fait il a enlevé la tapis sous nos pieds, ou toutes les épaisseurs derrière lesquelles nous nous cachons, et il reste - rien : « la vie, c'est vivre et la mort, c'est mourir ».

Il ajoute, comme si on lui posait la question : «  Qu’entendez-vous par mourir ? Eh bien, mourez s’il vous plait ! Au beau milieu de la réalité, la mort c’est mourir ! »

Et là, dans la vie, dans la mort, il y a « cet instant », et voilà la certitude, mais c’est un paradoxe parce que pour nous l'instant, c'est la plus petite dimension possible, l’insaisissable, ce qui est déjà passé ou pas encore advenu, ce que je ne peux même pas voir...et pourtant, paradoxe donc, Il nous dit en nous mettant nous-même au cœur de l'instant, en nous mettant nous-même au cœur de cet instant qui vit, alors nous pouvons apercevoir l'immensité.


C’est seulement dans cet instant qu'il appelle « le monde éternel ( sans début sans fin) que nous pouvons voir l'immensité. Comment est-ce possible ? L’idée ne rentre pas dans mon esprit : instant/immensité. Alors, je retrouve zazen. Je ne pense pas que je puisse le comprendre mais je peux le vivre. C’est Zazen qui vit.

Cet instant qui est absolument impossible à attraper, c'est le monde du Bouddha. Nous ne pouvons pas le définir, mais c'est là, dans cette vie- là que nous sommes, il dit : « c'est un monde entre l'avant et l'après » Comment peut-il y avoir quelque chose entre l'avant et l'après ?

C'est, dit-il, « la vérité, la nature originelle du moi ».

Nous vivons en fait dans ce domaine où la vie c'est vivre et mourir c'est mourir. Alors, est-ce que vraiment nous vivons dans la vie qui vit ? Est-ce que lorsque nous parlons, est-ce que c'est un parler qui vit ; est-ce que c'est un écouter qui vit, est-ce que c'est manger qui vit, etc. Est-ce que nous vivons chaque instant vraiment empli de cette vie ?


Un instant-immensité, un instant-source de notre vie, un instant impossible à définir, et dans cet instant, notre vie est complètement incluse, toute entière et l’immensité- il n'y a pas de vie en dehors de cet instant où vivre c'est vivre et mourir c'est mourir.


Le texte :


La vie n’est comparable à rien d’autre. La vie doit être comprise telle qu’elle est, la vie qui vit. Katagiri, c’est Katagiri qui vit ; parler, c’est parler qui vit ; zazen, c’est zazen qui vit ; l’Eveil, c’est juste l’Eveil qui vit. Si je dis que Katagiri est éveillé, que Katagiri fait zazen, c’est déjà un concept dualiste, c’est déjà une idée de zazen, avant ou après le zazen réel. Du point de vue de ce monde conceptuel, nous ignorons toujours le monde le plus important que nous sommes en train de traverser. Au beau milieu de cette réalité - « l’Eveil, c’est s’éveiller », « la vie, c’est vivre », « la mort, c’est mourir » -, il n’y a pas de place pour les concepts parce qu’il n’y a rien d’autre qu’une pratique en action.

La vie est la manifestation entière de tout ce fonctionnement dynamique ; la mort est la manifestation entière de tout ce fonctionnement dynamique. C’est tout.

Il ne nous est pas possible de comprendre consciemment le domaine du moment. Mais si nous surgissons dans ce monde de l’instant, nous serons capables de voir le panorama superbe que nous offre l’immensité de l’existence, parce que « l’instant » désigne le monde éternel, la source de notre vie.


 Notre conscience n’est habituée qu’au monde des concepts, ce monde d’avant ou d’après le domaine où la vie est vivre et où la mort est mourir. ( Il dit que nous ne sommes jamais dans cet instant- cet instant de la vie qui vit, mais dans un monde de concepts, toujours un peu à côté de l’instant).

   Le moment entre l’avant et l’après- càd dire cet « instant qui vit », cette immensité- est appelé vérité ou monde de Bouddha. Nous ne savons pas ce que c’est, mais c’est là que nous sommes. Notre vie y est complètement incluse. Nous sommes là et pas ailleurs, de moment en moment. C’est ce que nous appelons bouddha, monde de Bouddha ou nature de Bouddha. Cette vérité n’est pas quelque chose d’objectif ; c’est la nature originelle du moi. La nature originelle du moi n’est pas différente de la vérité. Elles ne font qu’un.

Katagiri Roshi « Retour au silence » (pages 140-141)


Un instant- immensité, un instant- source de notre vie, un instant impossible à définir, et dans cet instant, notre vie complètement incluse, il n'y a pas de vie en dehors de cet instant où vivre c'est vivre et mourir c'est mourir… Vivons cet « instant qui vit » lorsque nous sommes un avec l’immensité de l’existence ! Comprendre cela, le vivre, voilà le don de Katagiri Roshi ce matin.



 
 
 

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