Rechercher
  • Joshin Sensei

Poèmes de Ryokan. Joshin Sensei

- Passé la journée en ville

à recueillir des aumônes,

et je suis maintenant tranquillement assis sous une falaise

dans la blancheur du soir. Seul – une robe et un bol!

La vie du moine est vraiment la meilleure

- Pas de chance aujourd'hui dans la quête d'aumônes:

je me suis traîné de village en village,

au coucher du soleil, je me retrouve avec des kilomètres

entre ma cabane et moi. Le vent s'accroche à mon corps frêle

et mon petit bol semble si misérable. Pourtant c'est la Voie que j'ai choisie

et qui me guide

à travers déceptions et douleur,

froid et faim.

J’ai trouvé que ces poèmes représentaient bien la façon dont notre esprit vagabonde. Quelquefois on est très content, on est au paradis, et puis quelquefois on est en enfer. Quelquefois tout va bien, on s’assoit au pied d’un arbre - métaphoriquement en ce moment ! Ou on s’assoit chez soi, on est très content, les choses sont comme on veut.

Ryokan a passé la journée en ville, alors on peut penser qu’il a eu plaisir à vagabonder en ville, à parler un petit peu avec des gens, à se retrouver au milieu du monde, lui qui vit dans une cabane éloignée de tout, peut-être à boire un peu de saké, à droite, à gauche avec des gens. Il rentre chez lui, il se retrouve seul mais pas tout à fait seul parce qu’il est dans cette nature vivante à laquelle il est relié. Il a du riz dans son bol et il se dit : « Et bien voilà, une robe, un bol, les besoins et les désirs les plus simples sont satisfaits » et donc il est profondément heureux.

C’est bien quand ça marche comme cela, c’est bien ! Nous aussi nous avons des moments au paradis, tout va bien, on est heureux. Même dans les circonstances difficiles que l’on vit actuellement, on peut avoir des moments où on est épanoui. C’est parfait.

Et puis le lendemain, ou peut-être quelques jours après, il repart et il marche toute la journée et il n’y a personne, pas d’aumônes. Ça me touche beaucoup car vous savez qu’à Zuigakuin, au temple du japon où j’ai vécu, on vivait avec « takahatsu » c’est à dire, recherche d’aumônes ; c’était un takahatsu réel, c’était vraiment pour vivre et qu’il y avait des jours où on trouvait plein de maisons sympathiques, où les gens (j’étais contente, surtout en hiver quand il faisait froid) nous offraient du thé, des gâteaux, c’était vraiment un moment agréable.

Et puis il y avait des jours où les portes restaient fermées, des jours où on marchait pendant des heures, il y avait des jours où on piétinait dans la neige et puis l’été des jours où on transpirait – quelle chaleur humide ! Et puis il ne se passait rien, les portes ne s’ouvraient pas ; devant chaque maison on s’arrêtait, on chantait et puis on repartait à la maison suivante, on chantait et il ne se passait rien. Bien sur, c’était très, très décevant et très, très dur. Après,il fallait remonter au temple, on avait passé une demi-journée à marcher et on ne rapportait rien.

C’est pour cela que ce poème me touche, il y a des jours où on fait plein de choses, on fait des choses bien, des choses justes et puis le monde ne répond pas en quelque sorte. On se retrouve à la fin de la journée comme cela, vide ; lui il a de kilomètres à faire pour rentrer, nous, nous n’avons pas des kilomètres à faire en ce moment mais peut-être que nous aurons des tas de choses à faire, mais c’est u long, on aura envie de se dire : « Quelle journée ! Vraiment, c’est dur, je n’y arrive pas ».


Ryokan dit : « Le vent s’accroche à mon corps frêle ». Il a froid, il a son petit bol qu’il aime tant. Il y a tant de poèmes sur son petit bol qu’il aime tant. Et puis, son petit bol lui semble complètement inutile, au lieu d’être un lieu pour recevoir, quelque chose qui le relie aux autres. Parce que c’est ça aussi takahatsu, Ça n’est pas qu’un moment fonctionnel pour récupérer de l’argent, c’est vraiment quelque chose qui nous relie aux autres.


J’ai le souvenir très fort de Moriyama Roshi, mon Maître, quand on faisait takahatsu – quand on recherchait des aumônes dans des villages assez près du temple - il prenait le temps, il parlait avec les gens, ’il riait avec eux, et comme il les faisait rire !

Il prenait vraiment le temps d’établir un contact. Parce que ça, c’est le retour sur la place du marché, c’est vraiment le moment où on rencontre les personnes et ça n’est pas forcément avec les mots du Dharma et c’est être là, chanter et rire avec eux. C’est accepter leur thé, voila, tout ça, ça fait cette rencontre entre des personnes, nous monastiques qui vivons dans un temple et puis les gens du monde.


Et tout d’un coup, peut-être que Ryokan, il est devant sa fatigue, il est devant le froid et devant son petit bol qui n’a pas servi aux rencontres et il se dit : »Mon petit bol est si misérable ». On pense que c’est lui aussi qui est misérable. Et c’est cela qui me touche beaucoup chez Ryokan, c’est qu’il est misérable mais il ne dit pas « Je ne dois pas être misérable parce que je suis un moine zen» et tout ça, non, non, il est comme il est.

Ça c’est une chose formidable, c’est qu’il est comme il est. Il n’essaye pas de se déguiser ni pour lui-même ni pour les autres, parce qu’il va écrire ça, qu’il est misérable, qu’il a froid. Il y a d’autres poèmes où il dit : « Je suis tout seul, je suis dans ma cabane » et il est comme il est à ce moment là. Mais, il y a la suite : « Pourtant c’est la Voie que j’ai choisie et qui me guide à travers déceptions et douleurs, froid et faim ». Et ça, c’est l’important, parce que, bien sûr, on a tous des moments où on est fatigué, ou bien on a froid, on est dans la déception, on est dans la douleur et puis en même temps, on a les pieds sur la Voie.


C’est drôle, j’apprends des choses, en ce moment : vous avez vu, je suis assise sur une chaise et hier, j’avais très sommeil, je m’endormais, c’est assez rare que je m’endorme pendant zazen. Et j’ai trouvé comment faire pour ne pas m’endormir, je me suis dit, il faut que je porte mon attention sur mes pieds sur le sol. Et ça a vraiment complètement changé, c’est comme ça, il faut que j’ai les pieds sur le sol, les pieds sur la Voie et ça me remet là, ça me remet dans l’endroit juste.


Et quand j’ai repris ce poème de Ryokan ce matin, je me suis dis, c’est comme ça, on va garder les pieds sur la Voie. À travers déceptions et douleurs, à travers faim et froid, à travers cette période que nous vivons qui est une période difficile pour nous, pour plein de personnes.

Pour nous, elle n’est pas très difficile en ce moment, je parle pour toutes les trois, on est ensemble, on pratique, maintenant on échange avec vous mais c’est une période dont on sait qu’elle est difficile pour beaucoup de personnes et c’est une période qui peut devenir difficile pour nous à n’importe quel moment et puis on a les pieds sur la Voie : « Pourtant, c’est la Voie que j’ai choisie et qui me guide».


Et ça, c’est une chose dont on doit se rappeler, voila, ça c’est une chose qui doit être le coeur de notre vie. C’est qu’on a choisi cette Voie. Vous êtes pratiquement tous, enfin je suppose, les personnes qui regardent aujourd’hui, des rakusus, donc, vous avez fait un pas en avant pour entrer dans la Voie, vous avez choisi et vous vous laissez maintenant guider par la Voie. Vous avez bien les pieds posés dans la Voie. Et c’est cela qui répond à travers déceptions et douleurs, froid et faim. Il va toujours passer des choses comme cela, des choses inconfortables, ou franchement difficiles, même si on est dans la Voie, même si on est des nonnes, même si on est des senseis, même si on est le Pape ou le Dalaï-Lama ou je ne sais pas qui !


Notre vie humaine, elle se déroule à travers déceptions et douleurs, faim et froid mais avec les pieds sur la Voie et on se rappelle qu’on a choisi et que maintenant on se laisse guider par cette Voie.

Et c’est ça qui nous donne cette paix intérieure et cette joie profonde. On voit bien que Ryokan, il n’ a pas une joie superficielle, il a des kilomètres à faire, il a froid etc, mais il a cette joie profonde parce qu’il revient à l’essentiel.


Et c’est le cas de ce poème :

Combien de fois

depuis mon retour

ai-je vu les feuilles

vertes, puis dorées? Enveloppés de lierre, les vieux arbres sont

dépouillés,

les bambous ont grandi

même ceux qui sont pris dans l'ombre de la vallée.

Mon bâton a moisi dans la pluie nocturne;

ma robe s'est abîmée aux années de vent et de gel. Dans le vaste silence de l'univers,

pour qui est-ce que je médite

matin et soir?

Ça c’est notre question, ça c’est notre koan. Le temps passe c’est l’impermanence, les feuilles vertes, les feuilles dorées, les bambous qui grandissent et puis certains arbres qui meurent et puis, le bâton, la robe etc, notre corps qui bouge, qui change, oui ,qui s’abîme. Voilà, ça c’est notre vie humaine. Et puis, et puis tous les jours, matin et soir, nous et vous quand vous pouvez, nous nous asseyons et nous méditons.


Pour qui est ce que je médite matin et soir ? Je pense que c’est une question importante d’abord parce que c’est une question qui nous aide à sortir quelquefois de l’idée que je médite pour me faire du bien, pour être calme pour être tranquille.

Ce changement, cette impermanence, c’est quelque chose qui touche tout l’Univers, pas seulement nous. Que ce soit le corps ou le temps qui passe. Et dans tout l’Univers, il y a des bambous qui grandissent, ça c’est la jolie chose et puis il y a des arbres qui se dépouillent et puis qui vont mourir. Dans tout l’Univers, il y a cette impermanence, ce changement constant et ce qui est constant aussi, c’est notre assise dans la Voie du Bouddha. Et à un moment, on se pose la question.


On voit bien que Ryokan, lui qui vit en pleine forêt, lui qui vit loin de tout, lui qui vit seul, ne va pas se dire, je médite pour les gens d’à côté ou pour moi. Quand on est complètement loin de tout et seul comme lui, cette question se pose : « Pour qui est-ce que je médite matin et soir » ?


Il me semble que tout de suite la réponse est là : Je médite matin et soir pour tout l’Univers . Je médite matin et soir parce que ça fait partie de cette vie, ça fait partie du rythme de l’Univers, ça fait partie de tout l’espace de l’Univers.


Voilà, je m’assois matin et soir, je me pose la question pour qui je médite et puis je m’assois et puis je chante mes vœux : « Aussi innombrables que soient les êtres vivants je fais le vœu de les sauver tous »... et puis je médite et puis je me pose la question et puis petit à petit je trouve des réponses. Ces réponses, elles se développent en nous même et pour que les réponses se développent, il faut qu’il y ait question. Donc voila la question avec laquelle je vous laisse pour ce week-end et pour plus longtemps : « Pour qui est-ce que je médite matin et soir » ?

16 vues