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  • Joshin Sensei

Pas besoin d'être parfaits...

8 avril, fête des fleurs, naissance du Boudda, dans chaque temple, le thé sucré est versé sur une statue de Bouddha bébé. ( cf le post: 8 avril Fête des Fleurs)

Dans son temple d’Eiheiji, chaque année M° Dogen accomplit cette cérémonie et donne des enseignements à ses moines.




J’ai voulu « enquêter » pour comprendre ce qu’était cette louche en bois dont parle à plusieurs reprises M° Dogen ; pour cela j’ai travaillé d’une part avec le Eihei Kuroku, tous les discours dans la salle du Dharma de M° Dogen à ses moines, et aussi une étude très intéressante d’un enseignant et chercheur américain, Leighton, qui a participé à la traduction du E.K


Paroles du vieux Bouddha Wanshi rapportées par M° Dogen dans un de ses discours du 8 avril, dans la salle du Dharma :

« Quand le Maître du Dharma, Hongzhi ( jap. Wanshi), était Supérieur de Tiantong, dans un discours lors du bain du bébé Bouddha, il dit : « Ceci est l'eau complètement claire de la vacuité de la nature de soi ; le corps parfaitement brillant de la pure sagesse. Nous n'avons donc pas besoin de laver ce corps ; il n' y a pas un grain de poussière qui existe. »

Pureté et vacuité, eau pur, corps pur. ...


Pourtant M° Dogen poursuit, prenant totalement le contre-pied de Wanshi : « En cette occasion, Shakyamouni Bouddha, ne te mets pas en colère si nous versons de l'eau polluée sur ta tête. »

Eau polluée, esprit pollué, colère - les kleshas, les obscurcissements de l’esprit.

« Vous toutes, poursuit M° Dogen, personnes bienveillantes, qu'en est-il au juste quand la louche en bois est dans votre main ? »


Quand on arrive devant un temple au Japon, on se purifie en se versant de l’eau sur les mains : il y a à l’entrée de chaque temple comme une fontaine, et une louche en bois au long manche pour verser l’eau sur ses mains. La même louche qu’autrefois- c’est-à-dire au temps de M° Dogen, et jusque récemment- on utilise dans la cuisine. Donc un objet quotidien et banal.

Wanshi ne disait pas comment on versait l’eau, il y a un côté un peu « éthéré » dans ses paroles, mais M° Dogen met les pieds dans le plat, et mentionne cet objet « vulgaire » et y fait même souvent référence dans les enseignements qu’il donne à ses moines.


Pourquoi est-ce que cet objet si banal, utilitaire arrive-t-il tout à coup dans la Salle du Dharma ?

Dans la cuisine la louche en bois sert à servir le riz aux moines ; ici dans la salle du Dharma elle sert à verser l’eau pure sur le corps pur du Bouddha. Cette louche en bois va donc du Dharma à la cuisine, de la cuisine à la Salle du Dharma...Elle relie les deux. Elle est à la fois forme ( cuisine) et vacuité ( elle a disparu dans le texte de Wanshi…)

Mais si, comme le dit M°Dogen, dans la Salle du Dharma même on trouve les phénomènes, les kleshas : eau polluée, colère…est-ce que, en faisant un retournement de sa phrase, d’une manière très « dogenienne » ! on ne pourrait pas dire :

« Dans la cuisine, la louche en bois pure servant la nourriture pure aux Bouddhas » ce qui à son tour amènerait la Vacuité au coeur des phénomènes.

Phénomènes et vacuité, différence et unité, se mêlant, comme le dit le SandokaÏ : non pas deux mais l’un et l’autre- on retrouve ici la phrase la plus présente de M° Dogen : « Pratique et Eveil sont un, sont mêmes : Shu Sho ichi nyô ». Il suffit pour cela de retrousser ses manches, de verser l’eau, de cuire le riz. Toutes les activités sont alors « Butsu-ji » : activité de Bouddha. Pas de différence entre pratique et Eveil, pas de différence entre Salle du Dharma, et cuisine, ou toilettes, ou salle d’eau ou Zendo : tous les lieux sont lieux de l’Eveil, juste là sous nos pieds lorsque nous laissons apparaître notre nature de Bouddha à travers nos actes.

Dans tous les textes de M° Dogen , on va retrouver des « objets », formes, phénomènes, présence de la pratique : par exemple, dans un autre discours à ses moines, il dit: “ Si vous savez cela, les piliers du temple confirme cela ; et les louches en bois étudient avec vous.” Puis il fait faire 3 prosternations aux louches en bois qui demandent ensuite à poser une question du Dharma.

M° Dogen ne se limite pas aux louches en bois, il prend souvent à témoin les piliers du temple, mais il montre aussi sous un jour inattendu tous les objets qui accompagnent la pratique, les coussins de méditation, le bâton de moine et le chasse-mouches de l’ enseignant : dans un de ses discours, le Bouddha n’est pas assis sous l’Arbre de la bodhi, mais en haut de ce chasse mouche !

Dans un autre, les coussins et les bâtons de moine deviennent des lotus dans le feu...

Mieux encore, et je reviens à la louche en bois : imitant un discours classique des soutras qui citent tous les noms du Bouddha, l’Omniscient, le Parfait, etc, lui l’appelle : « Le Tathagata de la Louche en Bois cassé » !

Cet objet si ordinaire, de peu de valeur, et pourtant indispensable, qui sert autant à la cuisine, c’est-à-dire au quotidien, aux phénomènes, pour reprendre un vocabulaire « classique », qu’à verser l’eau pure sur le Bouddha, « vacuité », il semble que ce sont les moines qu’il a devant lui : nous sommes à la fois forme, phénomènes, et nature de Bouddha, nature toujours pure et Vide. Ce qui me fait penser cela, c’est que c’est ainsi qu’on appelle le Tenzo, j’en ai déjà parlé, celui qui prépare les repas pour les moines, c’est à dire les repas pour les Bouddhas.

Accueillant un nouveau tenzo au début d’une retraite d’été il dit : « J’ai invité une louche en bois pour cette montagne ( temple) ...Les narines qui emplissent les cieux surveillent ce royaume parfumé ( la cuisine)... »


Nous sommes en effet kleshas et coeur lumineux, obscurité et lumière, ignorance et nature de Bouddha - louche en bois de la cuisine, et louche en bois de l'eau pure. Et nous vivons exactement là où nous sommes, que ce soit le Royaume du Dharma ou le Royaume parfumé de la cuisine. Tous les lieux sont Royaumes: samsara et Nirvana ici-même.

Bien qu'une louche en bois intacte soit un objet utile, ici le Bouddha est appelé Louche en Bois Cassée, cela met encore davantage l'accent sur l'impermanence, d’une part, mais aussi notre imperfection, les impuretés ( Kleshas)- phénomènes. D’autre part cela rappelle la célèbre phrase Zen “ Le fond du seau est tombé”, - dans ce seau plein d’eau se reflétait la lune, mais lorsque le seau casse, le fond tombe : plus d’eau, plus de lune.

Ce qui signifie abandonner ses attachements au cours d'une expérience d'Eveil, la lune et l’eau disparaissent, même l’Eveil même est abandonné.


Dans tous ses écrits et ses discours aux moines, M° Dogen affirme la réalité totale du monde des phénomènes concrets, la non-dualité des moyens et de la fin et il répète sans cesse que ce royaume concret est le lieu même de la pratique - réalisation non-deux, pas de différence entre pratique et Eveil.


Dans un autre passage parlant des mérites du Tenzo, il dit : « Le riz dans le bol, l’eau dans le seau parlent également des mérites de Prajna pour le bien des autres ».

Tous les phénomènes sans différence, que ce soit dans la salle de méditation, la cuisine ou les toilettes expriment également à la fois le lieu de la pratique et la réalisation...lorsque nous retroussons nos manches pour réaliser, faire apparaître à cet instant précis , en ce lieu même, notre Nature de Bouddha. Nous n’attendons pas d’être parfait pour pratiquer : c’est parce que nous « parfaits » que nous pratiquons !

On voit la différence entre Wanshi « le vieux Bouddha », que M° Dogen admire mais dont il prend le contre-pied : il n’est pas question de rester flotter dans la Vacuité, loin des phénomènes : pour M° Dogen il faut « mettre en oeuvre » notre Nature de Bouddha, càd se retrousser les manches, et même si l’eau est polluée, impure, la verser sur la tête du Bouddha : c’est ainsi, à travers nos actes, que nous allons faire apparaître- laisser apparaître- notre nature de Bouddha A la fin d’un discours sur le bébé Bouddha, il conclut :

« Quelle est la véritable signification lorsque nous baignons le Bouddha? »

Après une pause: « Rassemblant ( tenant ensemble) notre propre louche en bois cassée, nous versons l'eau sur sa tête pour baigner le corps du Tathagatha. »

C’est zazen ; c’est la plus juste, plus intéressante, plus profonde définition de zazen que je connaisse. ...

Nous rassemblons notre « moi » skandhas et kleshas, nous nous asseyons, Shikantaza, et alors, plus un grain de poussière...nous versons l’eau pure sur le corps pur du bouddha...Zazen.

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