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  • Joshin Sensei

Frères humains…

Au bord de cette nouvelle année, le monde respire en silence. Le jour se lève à peine, la neige tourbillonne, petits flocons tout légers, à peine un voile, une transparence. Les sapins aidés de la bise sombre se sont secoués cette nuit et ont ôté de leurs branches tout le blanc qui les recouvrait. Ils me saluent, m’accueillent secrètement dans leur forêt. Il fait froid : un souffle sort de ma bouche alors que je chante, tout en montant le chemin de terre, avançant vers le sommet de la colline ; de là je devrais voir se lever le soleil, ou du moins entrevoir une boule de blancheur, un peu de lumière dorée qui m’annoncera le jour nouveau.


Je chante doucement en marchant, un mantra, une formule rythmée, qui parle justement de lumière et de fleur de lotus, de paix dans les coeurs. Om Mani Padme Um...doucement en marchant, un mantra, une formule rythmée, qui parle justement de lumière et de fleur de lotus, de paix dans les coeurs. Om Mani Padme Um...


Puis je les aperçois : oiseaux noirs qui tournent dans le ciel…corbeaux, oiseaux de malheur ? Oiseaux de mauvaise augure en ce petit matin tout neuf ? Ils se détachent au loin, ombres foncées sur le ciel gris; ils piquent, remontent, s’installent dans le vent puis se laissent retomber : quelque chose les a attirés dans ce coin du champ, à la limite de l’horizon.


Enfin, ils s’éloignent – se sont-ils lassés ? Mais non, ils reviennent, puis s’appellent et leurs cris me résonnent désagréablement aux oreilles ; leur présence me gêne, je bute sur un caillou en ne regardant plus mes pieds mais leur vol qui trace des cercles qui bousculent les nuages. Est-ce que ma belle tranquillité, qui me semblait bien établie après une nuit de méditation va s’effilocher à cause d’eux…? Cette idée me fait sourire et je m’arrête un instant, frissonnant dans cette aube glacée, le temps que quelques flocons viennent me caresser les joues pour faire connaissance.


Et je me souviens… je l’ai apprise à l’école, cette ballade, sans trop comprendre peut-être, et puis plus tard, je l’ai lu, relu et récité, touchée, écoutée sa mise en musique, bouleversée par ces premiers mots : « Frères humains… ». La Ballade des Pendus écrite au Moyen-Âge par un mauvais garçon, François Villon, plaidoyer compatissant pour ces malheureux livrés au vent, à la pluie, aux corbeaux…


« Frères humains, qui après nous vivez… » Frères humains ! A les entendre, ces noirs oiseaux, à les regarder s’abattre, piqueter, repartir, ces vers me résonnent dans la tête… « Pies, corbeaux nous ont crevé les yeux, Et arraché la barbe et les sourcils….N’ayez les coeurs contre nous endurcis… » Nos coeurs se sont-ils endurcis contre nos frères humains ? Avons-nous cessé de partager la souffrance de ces malheureux ceux qui sont livrés livrés au désert, à la mer, à la solitude ?

« La pluie nous a lessivés et lavés Et le soleil nous a séchés et noircis ...Car si pitié de nous pauvres avez, Dieu en aura plus tôt de vous merci… ».


Frères humains...Je me répète ces deux mots, Frères humains et tout comme la neige, en ce début d’année protège la terre du froid, je souhaite qu’ils me protègent de la dureté, de l’indifférence ; je prie pour me souvenir, tous les jours de cette année à venir, qu’il y a, enfoui en chacun de nous, la fraternité et l’amour afin de ne pas devenir dure et froide comme le gel qui recouvre les champs et les collines.


Un monde en noir et blanc me fait un cadeau ce matin : pureté de l’aube, blancheur qui m’environne, souvenir de cette longue nuit traversée dans le silence et oiseaux noirs, oiseaux de bon augure. Merci à Villon, peut-être voyou, certainement poète, de me rappeler ce que je dois à mes « frères humains ». Si je peux espérer pitié et pardon pour mes actes ou mes pensées, je ne dois pas endurcir mon coeur, mais moi aussi aimer… « Frères humains » ! Y a-t-il plus belle expression pour commencer l’année?




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